Manuel Cousin, 133 jours autour du (Vendée) Globe.

Bribes de conversation échangées avec le skipper Sablais Manuel Cousin, quelques semaines après avoir terminé son premier Vendée Globe.

Oui, ça a plutôt ressemblé à l’idée que je m’en faisais avant de prendre le départ. Je savais que ce serait difficile. Ça l’a été. Que ce serait extraordinaire au sens propre du mot, c’est tout-à-fait le cas. Rien ne ressemble au Vendée Globe. Vraiment rien. J’ai tellement appris sur moi-même et sur mon métier de marin. Quelle école !

J’ai 53 ans, j’ai un peu vécu comme l’on dit, mais passer 103 jours de son existence, seul sur un bateau à voile, à se faire tabasser constamment par les vagues, la houle, le vent, est une expérience de vie qui ne ressemble à rien d’autre. Et j’ai adoré ça.

Tout au long du parcours, la météo ne nous a jamais véritablement laissés tranquilles. Dans l’hémisphère sud, on a rencontré pas mal d’anticyclones, ce qui est plutôt rare. Au lieu d’avoir un vent constant dans le dos qui te permet de surfer avec la houle, tu te retrouves avec vent de face, ce qui t’oblige à tirer des bords constamment. Cette météo atypique explique que la flotte a été moins rapide que lors de l’édition 2016. Elle explique aussi en partie, pourquoi les bateaux à grands foils n’en ont guère tiré avantage et que les bateaux à court de préparation, à cause de la COVID au printemps et cet été, ont été fragilisés.
Heureusement mon bateau était costaud et je me suis rendu compte que je m’étais plutôt bien préparé. Mon objectif était de terminer ; le poids du bateau et ce que j’avais emporté à bord était calibré autour de cet objectif.
Par ailleurs ma préparation météo et physique étaient efficaces. Je suis revenu avec le même poids de corps qu’au départ, et je me suis senti plutôt physiquement en forme tout au long de la course. Aujourd’hui, j’ai encore des articulations douloureuses et je sens une fatigue générale, mais les anciens nous ont appris qu’il faut l’équivalent du temps passé en mer pour récupérer pleinement, donc tout sera revenu à la normale début juin.

Le naufrage de PRB et le sauvetage de Kevin restent pour moi les moments les plus difficiles. Ce fut le cas pour l’ensemble de la flotte. On s’inquiète pour celui qui est en danger, on respire seulement quand il est sain et sauf, et alors on se dit « et si ça m’arrivait aussi ». Et à partir de ce moment, on écoute le bateau différemment. Une inquiétude sourde t’accompagne un bon moment.

En prenant le départ et en terminant le Vendée Globe, tu entres dans un cercle, une famille et j’ai été frappé et souvent ému, par les relations que nous avons tissées en mer entre skippers. Quand tu galères, tu reçois des messages d’encouragements des autres concurrents, quand tu te retrouves presque bord à bord, tu discutes. Ainsi, quand Jérémie Beyou sur Charal m’a doublé, il m’a appelé et on a échangé un long moment. Qu’un champion comme lui s’intéresse à un bizuth comme moi, au moment où tu dépasses le Cap Leeuwin, j’ai trouvé ça extraordinaire et très émouvant. Faire partie de cette famille-là me rend très heureux, très fier et suscite beaucoup d’émotions en moi. Cela s’est vu et entendu lors de ma conférence de presse d’arrivée, et rien que de vous en parler maintenant, cela me touche à nouveau.

Les mers du Sud quand tu y rentres, tu ressens d’abord un choc psychologique. J’y suis ! Et puis soudain tu montes sur le pont et là, à côté du bateau tu vois ton premier albatros et là tu te dis, j’y suis vraiment. Comme tu es à fleur de peau, ton cœur se serre d’émotion. Ensuite, tu navigues durant des semaines entières avec des vagues qui font entre 4 et 5 mètres en moyenne, et me concernant des pics à 10, 12 mètres. Ton cœur se serre aussi, mais pas pour les mêmes raisons. Et quand tu en sors en doublant le Cap Horn, nouvelle émotion forte. Certes la course est très loin d’être terminée après le Horn, mais tu as fait le plus difficile et au moins, quoi qu’il arrive en remontant l’Atlantique, tu as passé les 3 caps en solitaire.

La lumière dans les mers du Sud est différente, plus blanche et quand tu te rapproches des 60èmes elle devient encore plus laiteuse, c’est très surprenant. Comme le risque de collision avec un navire est moindre, dans le Sud tu peux t’autoriser 1 h 30 de sommeil d’affilée. Durée impossible ailleurs, ou tu dors généralement par tranche de 10 à 15 minutes et en tout cas jamais plus de 45 minutes ou une heure d’une seule traite.

Le Vendée Globe est un ascenseur émotionnel permanent. Le départ est un moment vraiment difficile. Tes proches et ton équipe quittent le bateau, la brume envahit la zone de départ, alors tu dois être ultra vigilant car ta course peut s’arrêter avant même d’avoir commencé. Ensuite tu passes deux jours et deux nuits de vigilance absolue dans le Golfe de Gascogne et tu commences à respirer seulement quand tu en es sorti. Jours après jours, tu trouves ton rythme, tu t’organises. Chaque jour t’en apprend un peu plus sur la course, ton bateau et toi-même.

Tout au long du parcours il y a des moments symboliques et forts. Le passage de l’équateur ; des 3 caps ; le jour qui marque le dépassement de ta plus longue durée en mer en solitaire jusqu’alors ; le franchissement de la latitude la plus au sud où tu n’aies jamais navigué ; Noël, le Jour de l’An, les dates familiales où tu n’es pas là ; la première avarie, la première réparation, et toutes les avaries et réparations suivantes ; le coup de fil quotidien à Sandrine, qui te remonte le moral quand tu flanches ou, quand tout va bien, avec laquelle tu partages le moment et les paysages où tu te trouves.

Je suis un peu déçu d’avoir fait ce Tour du monde dans des conditions compétitives amoindries par des avaries et des problèmes techniques successifs. J’ai abordé le Vendée Globe comme une compétition maritime, plutôt que comme une aventure (ce qu’il est également par bien des aspects), mais quand les safrans et plus encore la quille ont posé des problèmes, il a bien fallu faire en sorte de d’abord terminer la course, au détriment de la vitesse.
Je savais qu’il me faudrait bricoler et grâce à mon formidable sponsor, Groupe Setin fournisseur de quincaillerie et d’outillage à main pour les professionnels, je disposais d’une boîte à outils de haut niveau, mais franchement je ne pensais pas m’en servir autant. Les derniers jours j’avais usé tous mes pinceaux à force de faire du stratifié alors j’en ai bricolé un, avec un manche et un tissu découpé en frange, digne d’un épisode de MacGyver ! Par chance, j’ai appris dans ma vie professionnelle, à faire des choses, avec peu de choses.

Quand tu franchis la ligne d’arrivée, l’ascenseur émotionnel dont je parlais tout à l’heure, je peux dire que là, il se bloque tout en haut et qu’il n’est pas prêt de redescendre ! Durant des heures, tu ne vis et ne reçois que des ondes et des émotions positives. Joie, fierté, soulagement, retrouvailles, partage, regard heureux de tes proches, de ton équipe, de ton sponsor, des organisateurs, des autres skippers, que du bonheur, au sens propre du terme. C’est fabuleux, magique, unique !

La vie de marin professionnel c’est de disputer des courses, alors je prépare déjà la suivante. En avril le bateau est en cure d’amaigrissement à Port-La-Forêt, pour devenir plus léger et véloce. On modifie des éléments importants, mais on va rester sans foils. Durant les travaux, j’en profite pour redonner à mes partenaires ce qu’ils m’ont offert. Et ensuite il faut réarmer le bateau et naviguer en vue du Fastnet qui se court en Août, du Défi Azimut en septembre, et de la Transat en double Jacques Vabre en novembre. En 2022 la saison sera marquée par La route du Rhum en novembre.

Ensuite, j’ai bien sûr l’envie de pourvoir disputer un second Vendée Globe en 2024.

Manuel Cousin tient à remercier ses partenaires : Groupe SETIN (Quincaillerie industrielle et de bâtiment), Web et Solutions (sites internet pro et e-commerce), Agia Métal et sa filiale Nethuns (semi-rigides aux Herbiers), Océane Automobiles (Hyundai) à La Roche-sur-Yon, Fendertex (pare-battages gonflables français), Demetz (Optique Sport à votre vue), R.Bag (Esat réalisant Bagagerie et mobilier en voiles recyclées), Patrick Gelencser (Chocolatier et Musée du chocolat à La Roche-sur-Yon), Port Olona, et Les Sables d’Olonne Vendée Course au Large.

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